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JASON.

               Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.

MÉDÉE.

Ce corps n’enferme pas une âme si commune ;

Je n’ai jamais souffert qu’elle me fît la loi,

Et toujours ma fortune a dépendu de moi. (III, 3)

 

Amours, magie et trahisons : la tragédie en action

La Médée de Corneille est tout sauf « classique ». Lorsque la pièce est créée en 1635, la dramaturgie et la langue de Corneille font souffler un grand vent de fraîcheur sur les scènes françaises. Le jeune Corneille use librement de toutes les ressources de son art pour insuffler au mythe antique l’éclat et la folie de l’âge baroque. Il construit une tragédie dont les effets dramatiques reposent autant sur l’intensité des dialogues que sur des effets visuels capables de projeter le spectateur dans un monde imaginaire. À une époque qui ne connaît pas encore les rigueurs du classicisme, le surnaturel, le spectaculaire, la violence et le macabre se manifestent sur scène avec excès. Faisant fi de toute vraisemblance, le dramaturge célèbre les pouvoirs de la magicienne Médée et les donne à voir sur scène : Médée préparant un redoutable poison au fond d’une grotte, ouvrant des portes de prison et immobilisant ses interlocuteurs à l’aide d’une baguette magique, ou bien encore consommant son triomphe sur le char flamboyant de son aïeul le Soleil, autant de scènes spectaculaires et parfois violentes propres à impressionner le spectateur.

 

Des personnages puissants et humains à l’excès

Médée, Créon, Jason, et même Créuse, à qui Corneille donne un véritable rôle, contrairement à Sénèque et Euripide, ne sont pas des figures hiératiques, figées dans l’image que le mythe en a gravée, mais des personnages inconstants, violents, injustes, excessivement humains. Ils bouillonnent de jalousie, d’envie, de désir. Ils sont des êtres sensuels, matérialistes, voulant posséder l’un la jeunesse, l’autre une robe plus belle que le soleil, l’autre encore la femme la plus belle. Ajoutons à cela la finesse psychologique de Corneille, qui se déploie dans des dialogues serrés et intenses où chaque parole est un coup porté à l’adversaire. Dans le choc des rivalités, chacun dévoile sa force et ses faiblesses, son inconstance et ses contradictions. Comme toujours chez Corneille, les personnages de Médée sont des êtres libres de leurs choix, et non les instruments d’un destin. Lorsque les dieux entrent en jeu, c’est seulement pour être manipulés par Médée, qui commande au ciel et à la terre.

 

Un personnage féminin fascinant

Si tant d’artistes se sont emparés du mythe de Médée, c’est pour la fascination qu’exerce ce personnage de femme amoureuse, mère et meurtrière. La version de Corneille, relativement peu connue, tout en laissant se déployer la démesure du personnage, justifie d’une certaine façon son geste en nous faisant voir les humiliations qu’elle subit. À la fin, il est bien difficile de désigner lequel est le plus coupable, ce qui rend la pièce d’autant plus troublante et fascinante. Magicienne mais impuissante à se faire aimer, Médée suscite tout à la fois notre terreur et notre pitié.

 

Pour un théâtre baroque expérimental

Notre approche du théâtre baroque est résolument expérimentale : il appartient aux savants de s’interroger sur les réalités historiques des représentations théâtrales du passé ; quant à nous, nous pratiquons le baroque comme un théâtre résolument contemporain, à même de proposer la poésie du passé sous une forme inédite et surprenante. La diction, le jeu frontal et la gestuelle baroques sont des outils remarquables pour saisir tout à la fois l’étrangeté de cet univers tragique, la démesure grandiose des passions et la beauté des vers.

Corneille a choisi de mettre en scène la part fantastique du mythe, et la distanciation instaurée par le baroque est ici notre clef pour représenter le surnaturel. L’éclairage à la bougie, créant une lumière rituelle en clair-obscur inspirée des tableaux baroques, permet d’évoquer des présences fantomatiques, en particulier de figurer visuellement les grands absents de la scène, les enfants de Médée et de Jason. Le décor est constitué d’éléments réfléchissants, fils dorés, panneaux-miroirs dont les mouvements évoquent tour à tour le palais de Créon, la grotte de Médée, le ciel sanglant dans lequel s’élève le char du soleil, emportant la mère infanticide. Ce décor de panneaux et de lignes mouvantes représente un espace mental, le lieu subjectif de la tragédie, le labyrinthe oppressant dans lequel évoluent les consciences. Les costumes jouent également sur cette palette de noir et de doré, avec une attention particulière portée bien sûr à la robe empoisonnée de Créuse, recouverte d’éclats de miroir et de feuilles d’or, reflétant le feu des bougies.

Une théorbiste, présente sur scène, rythme les changements de décor, entrées et sorties des comédiens, à la fois cœur battant du spectacle et compte à rebours vers l’issue inexorable.

Florence Beillacou, directrice artistique

 

La compagnie La Lumineuse et Corneille, de 2012 à 2019

La Lumineuse a débuté en 2012 avec Suréna, la dernière tragédie de Corneille (1674), en diction et gestuelle baroques. La maîtrise dont faisait déjà preuve cette jeune troupe et la beauté du spectacle avaient saisis alors les spectateurs du minuscule théâtre Pixel, au nord de Paris. Quelques extraits du compte rendu paru alors sur le site du Mouvement Corneille :

 

« La Lumineuse : cette toute jeune compagnie mérite déjà son nom, en faisant le choix audacieux d’une pièce naguère encore jugée « obscure », et qu’elle sert avec clarté, probité, intelligence et sensibilité. Dans l’étroite chambre noire du théâtre Pixel, l’éclairage à la bougie souligne le clair-obscur de ce huis-clos qui met chacun des personnages face à ses choix : une « basse et dure politique », ou la fidélité, au prix de la mort, au héros d’honneur et d’amour que chacun et chacune peut porter en soi-même. Valeurs qui nous interrogent certes encore, mais qui s’expriment en des termes venus du passé et dont la déclamation baroque fait entendre l’altérité : à distance de notre univers prosaïque et familier, c’est d’un ailleurs, humain mais plus haut que nous, dont nous parle la tragédie. On tremble, on s’indigne, on admire, et le finale, puissamment pathétique, nous tient un long moment suspendus… On recommandera donc avec chaleur ce beau spectacle à tous ceux qui pensent que la culture peut toucher juste précisément parce que, refusant les facilités de tous ordres, elle comble en nous une indéracinable aspiration à admirer. C’est sur ce ressort que Corneille fondait son théâtre, et que le Suréna offert par « La Lumineuse » fait jouer avec exigence et brio.

Myriam Dufour-Maître, http://www.corneille.eu/articles

 


 
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