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Frédéric Sprogis

Les masques politiques de la tragédie française

compte rendu de

Lise Michel, Des Princes en figure. Politique et invention tragique en France (1630‑1650), Paris : Presses de l’université Paris-Sorbonne, coll. « Theatrum Mundi », 2013, 356 p., EAN 9782840509059
 
sur Fabula

Louise Amazan, Florence Beillacou, « Une mise en scène baroque de Suréna de
Corneille »

Dans Littératures classiques, n° 91 / 2016 : « Littératures d'hier, publics
d'aujourd'hui » sous la direction de Véronique Lochert et Anne Réach-Ngô (Université de Haute-
Alsace)ISBN : 978-2-8107-0472-9 - 25.00 €  - 16 x 24 cm - 206 p.

Explorant dans toutes leurs dimensions les rapports qui peuvent s’établir entre les œuvres anciennes et les publics contemporains, ce numéro envisage les modalités de communication permettant de restituer aux textes de la première modernité leur efficacité pragmatique dans un contexte de réception profondément renouvelé. La transmission du seul texte constituant de fait une dénaturation de l’œuvre, remettre en marche le dispositif de communication de l’œuvre ancienne, tisser une relation inédite entre elle et ses publics contemporains semble être la meilleure voie pour réactiver son potentiel signifiant. Mise en livre, mise en musique, mise en image, mise en scène apparaissent alors comme autant de « mises en jeu » du texte littéraire qui concourent à sa transmission. En étudiant conjointement ces différentes voies de médiation comme autant d’actes relevant d’une même visée (mettre l’œuvre à la disposition d’un public), ce numéro interroge les enjeux de la communication littéraire, entre historicisation, adaptation et actualisation des textes littéraires anciens. À une époque marquée par la crise de la culture classique, ce volume espère ainsi faire apparaître la vitalité de ces textes dans l’actualité de la création et de la réception.


POLYEUCTE, Théâtre de l'Essaïon, 75004 Paris
 
Du 1 Février 2016
au 29 Mars 2016
Les lundis et mardis à 19h30
Tarif plein : 20 €
Tarif réduit* : 15 €
 
Réservations 01 42 78 46 42
 


Pauline : Quittez cette chimère, et m'aimez.

Polyeucte : Je vous aime, beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Cette tragédie historique se situe en Arménie, au IIIe siècle après Jésus-Christ, lors de la persécution des chrétiens par l'empereur romain Decius. Corneille évoque les conséquences de la conversion au christianisme de Polyeucte : conséquences psychologiques et sociales pour le convertir lui-même, qui doit rompre avec ses attaches humaines, et conséquences politiques puisqu'il est le gendre du gouverneur romain, Félix.

Auteur : Pierre Corneille

Mise en scène : Ulysse Di Gregorio
Scénographie : Benjamin Gabrié 
Costume: Salvador Mateu Andujar
Distribution : Justin Blanckaert, Dorothée Deblaton, Christopher Bayemi, Bruno Guillot, Coline Moser

 

6, rue Pierre au lard (à l'angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris

BUS : 38, 47, 75 ou 29. Arrêt Centre Georges Pompidou. 

Métro ligne 1: Hôtel de ville.

Metro ligne 11 : Rambuteau

Metro ligne 1, 4, 7, 11, 14 : Châtelet

 


Tragique et ambiguïté - par Webmaster Corneille le 14/02/2016 @ 09:05

John E. Jackson, L'Ambiguïté essentielle - Essai sur une forme du tragique au théâtre
Paris, Classiques Garnier, coll. "Etudes romantiques et dix-neuviémistes", janvier 2016, 314 p.
 
 
Présentation de l'éditeur :
 
Depuis ses origines le genre tragique est marqué par une structure d'ambiguïté dont l'Œdipe Roi de Sophocle est sans doute le meilleur modèle. Ce livre se propose d'étudier quelques aspects de cette structure chez William Shakespeare, Pierre Corneille, Jean Racine et Heinrich von Kleist.

REPRISE

Pierre Corneille, Polyeucte, mise en scène par Brigitte Jaques-Wajeman

Théâtre des Abbesses (Paris), janvier 2017.

Toute tragédie commence par son dénouement, et ce n’est pas à la mort du martyr que se termine Polyeucte, mais à la conversion de Pauline et, plus miraculeuse encore, à celle de Félix, à l’ébranlement même du païen que demeure Sévère. C’est sur l’horizon eschatologique et, dans l’Histoire, sur la promesse du prochain triomphe du christianisme sur le paganisme, que s’achève – fin heureuse – la tragédie religieuse de Corneille, dont l’action se situe vers 250 ap. J.-C, au cœur de la persécution des chrétiens. A cet égard, disons-le d’emblée, la mise en scène de Polyeucte par Brigitte Jaques-Wajeman est délibérément, mais on pourrait presque dire saintement iconoclaste, tout comme Pauline se montre « saintement rebelle », enfin, aux lois de la naissance : en transformant ce dénouement, en faisant parler Nietzche plutôt que Corneille dans une ultime phrase dite par Sévère, Brigitte Jaques-Wajeman se montre paradoxalement fidèle à ce qui est propre au théâtre, l’ouverture du sens, que la volonté d’édification refermait chez Corneille. La mise en scène, en remodelant quelque peu (assez peu d’ailleurs) le rôle de Sévère (Bertrand Suarez-Pazos, aussi magnifique ici qu’il le fut dans les rôles de Nicomède, de Suréna, de Massinisse) donne pleine possibilité au spectateur de regarder la tragédie avec les yeux du croyant (de toute confession), comme avec ceux du sceptique, de l’athée, du libertin. Ce qu’elle ne permet pas de célébrer en revanche, c’est le triomphe déclaré légitime d’une religion sur une autre : infidèle en cela peut-être à l’intention du dramaturge, mais pas à l’audace du texte, dans sa version originale surtout. C’est bien en effet Corneille qui place dans la bouche de Sévère ces vers, subversifs en leur temps, sur l’invention et l’usage politique des religions, et cette profession de foi de tolérance.

L’actualité de la pièce saute aux yeux, et il n’est besoin pour cela d’aucune fallacieuse et démagogique « modernisation ». Vieille de bientôt trois siècles, la tragédie de Corneille semble faire retour vers nous, montrant ce qui n’a jamais sans doute desserré son emprise mortifère sur le monde, et qui est face à nous, en nous : la dérive toujours possible (qu’on voudrait croire résistible) de l’idéal en carnage nihiliste, l’habillage de doctrine et de transe – punitive et auto-punitive – dont se pare Thanatos en son muet travail.

A cette toute-puissance obscure, qu’évoquent les murs aux teintes d’orage qui barrent la scène, s’opposent la frêle et forte flamme d’une robe rouge, le creux satiné du lit nuptial. Polyeucte est incontestablement la pièce la plus charnelle de Corneille, où l’expression du désir trouve les accents les plus explicites : c’est bien à l’appel des sens, à l’exultation des corps aussi bien qu’à la tendresse humaine qu’il s’agit d’échapper. Vers quoi ? Le ciel du fond de scène est trou de lumière, mais toile peinte aussi, dont on voit les montants : « imaginations » ou « célestes vérités » (IV, 4) ? La stichomythie n’égalise les points de vue que de façon apparente, montre surtout l’incompréhension, totale, entre deux mondes, la frontière infranchissable sinon par une reddition inconditionnelle de l’un à l’autre. Polyeucte (Clément Bresson, qui donne à ce rôle une énergie d’emblée inquiétante) appartient déjà à l’autre monde, et ce couple généreux que Sévère eût pu former avec Pauline regarde avec nous, glacés, sa métamorphose accélérée en fou de Dieu. Le baptême virilise d’un coup l’époux attendri : c’est en athlète que Polyeucte revient sur scène, cherchant nerveusement l’occasion, qui vient s’offrir aussitôt, d’une violence que matérialise sur scène les marteaux dont le frontispice armait les deux briseurs d’idoles, violence que rendent plus terrible encore, hors-scène, les explosions et les éboulis de la superbe bande sonore. Obtenir la mort est un combat, le seul peut-être que peut encore mener Polyeucte, ce guerrier de sang royal et sans autre avenir que la soumission volontaire à l’ordre impérial garanti par Félix, domination dont la religion romaine est un des instruments. Le bris des idoles est un geste fondamentalement politique, qui place Félix (Marc Siemiatycki, admirable de complexité) au cœur d’un dilemme que Polyeucte, lui, a franchi d’un bond. Famille contre devoir d’état, ambition tressée à la peur, science politique obscurcissant le jugement et interdisant toute croyance en l’homme : l’aveuglement de Félix est bien à la mesure de nos sociétés désarmées devant le fanatisme et sa puissance de séduction. « C’est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ! » : le cri de Pauline résonne encore lorsqu’elle revient baignée de sang, convertie à cette violence destructrice du culte d’autrui, et d’elle-même. Le sang convertit, mais au sang. Aurore Paris, excellente de bout en bout, donne la note ultime dans ce geste de recul instinctif qu’elle oppose à Sévère qui se penche vers elle, entre amour, pitié, incrédulité dégoût déjà peut-être : la défaite d’Eros est totale, les « tendresses de l’amour humain » vaincues par la jouissance sans bord qu’offre la certitude de l’au-delà peut-être, la mort à coup sûr. La cantate de Bach qui s’élève donne la mesure de cet excès, en vigie chez chacun.

Le vers, impeccablement dit, éclate, saisit, bouscule, sidère tant il est simple, souple et fort. La troupe, d’une égale qualité dans les premiers comme dans les seconds rôles (Stratonice, jouée par Pauline Bolcatto, Néarque, joué par Pascal Bekkar, Albin et Flavian par Timothée Lepeltier) fait entendre comme rarement la totalité du texte en ces articulations subtiles, en ses balancements jamais artificiels. De la fougue qui jette Pauline, encore et malgré elle, dans les bras de Sévère à la prostration finale, une chorégraphie verticale très lisible redresse les corps ou les ploie, les ouvre face au ciel ou leur fait décrire les cercles d’une terrifiante extase.

Brigitte Jaques-Wajeman signe ainsi une lecture forte, résolument engagée de cette tragédie dont le personnage principal inquiétait déjà les contemporains, et qui révoltait Voltaire bien sûr. Une longue tradition de jeu au XIXe et au XXe siècles avait transformé Polyeucte en doux agneau extatique, et le dénouement en chœur angélique. Mais c’est d’un « zèle enflammé » que Corneille anime son saint hors-normes, et la mise en scène restitue, très légitimement et dans tout son noir éclat, cette suspecte ardeur et le sillage sanglant qu’elle laisse sur la terre.

Myriam Dufour-Maître

Université de Rouen, CEREdI

Présidente du Mouvement Corneille

 

 

Co-production Théâtre de la Ville-Paris et Compagnie Pandora

Conseillers artistiques François Regnault et Clément Camar-Mercier

Scénographie et costumes Emmanuel Pedduzi

Musique et sons Stéphanie Gibert

Lumière Nicolas Faucheux

Maquillages Catherine Saint-Sever

 

Du 4 au 20 février 2016, Théâtre des Abbesses (Paris)

Rencontre avec l’équipe artistique le dimanche 14 février à l’issue de la représentation

 

01 42 74 22 77

www.compagniepandora.com

 

Voir aussi la Chronique de Fabienne Pascaud, Télérama 3449 du 17/02/16, p.71


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