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Ici et ailleurs - Corneille à Rouen Philippe Priol Hommage à Thomas Corneille

L’HOMMAGE à THOMAS CORNEILLE 

   

Conférence prononcée par M. Philippe PRIOL, Président de l’Association des Anciens Élèves du Lycée Corneille, le 26 juin 2009, dans la cour d’honneur du Lycée, à l’occasion du troisième centenaire de la mort de Thomas Corneille (1709-2009). 

Cette conférence formait le fil directeur d’une lecture-spectacle d’extraits de trois pièces de Thomas Corneille, Timocrate, Le Festin de pierre et Ariane, lus par Solveig Maupu et Emmanuel Noblet. 

Philippe Priol est également le trésorier adjoint du Mouvement Corneille. Nous le remercions chaleureusement d’avoir bien voulu nous confier, pour le site www.corneille.org, le texte de cette très belle évocation de « Corneille le Jeune ». 

   

   

Mesdames, Messieurs, 

Chers Amis, 

   

Je remercie Monsieur Verger, proviseur de ce lycée qui nous a permis d’investir la cour d’honneur ; madame Beniahia, Intendante, responsable de la logistique, ainsi que les services techniques du lycée et tout particulièrement Wandrille Ferme qui a mis tout en œuvre pour vous satisfaire. 

   

Au nom de l’Association des Anciens Élèves du Lycée Corneille, je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue ce soir. Je vous remercie d’être venus pour que nous commémorions ensemble le troisième centenaire de la mort de l’un de nos grands auteurs classiques français, dont le seul tort fut de naître le cadet d’un grand homme et qui évidemment, à l’instar de son illustre aîné qui à l’heure des SMS et des Textos, a vu son aura décroître, s’est installé dans l’oubli. Nous sommes en effet réunis ce soir pour honorer la mémoire de Thomas Corneille et de son œuvre. Nous avons en outre la chance de nous trouver dans le cadre prestigieux de l’établissement où il grandit et se forma, établissement chargé d’histoire et de mémoire s’il en est, puisque depuis la fin du XVIe siècle, date de sa fondation par le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, oncle d’Henri IV et éphémère roi de France sous le nom de Charles X dans la prison où il avait été jeté, il n’a cessé d’être dans cette ville un vivier de talents qui ont rayonné à travers le monde. Chargé d’histoire, parce que ces lieux furent la propriété de Louis de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal de Normandie et époux de l’incomparable Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. 

   

Nous savions en effet que Corneille, le grand Corneille, avait un frère, mais nous ne savions pas où il était passé. Il s’appelle Thomas. Cet anniversaire est l’occasion pour nous de rendre justice à une œuvre délaissé depuis fort longtemps, la gloire de l’aîné conjuguée en son temps à l’étoile montante de Racine,ayant plongé le cadet dans l’oubli. En effet, sans doute Thomas a-t-il bénéficié de la gloire de son aîné, mais sans doute en a-t-il également pâti : Voltaire ne disait-il pas « cet homme aurait eu une grande réputation s’il n’avait point eu de frère ». Nous verrons en effet au cours de la soirée que l’œuvre de Thomas Corneille, digne du plus grand intérêt, eut aussi en son temps le succès qu’elle méritait et Voltaire dans sa préface à l’édition d’Ariane n’hésite pas à écrire : «  C’est un homme qui aurait une grande réputation s’il n’avait point eu de frère… exception faite de Racine, il est le seul homme de son temps qui fût digne d’être le premier au-dessous de son frère ». 

   

   

Nous avons avec nous deux artistes de talent, Solveig Maupu, Normande d’origine, émule des Conservatoires de Rouen et de Paris, qui a travaillé avec Daniel Mesguich, qui se passionne pour le clown et pour le masque, qui a joué Frosine dans l’Avare et George Dandin, a découvert le jeu au cinéma, a joué au Caire des œuvres classiques et qui s’illustre dans la déclamation baroque. 

Emmanuel Noblet, lui aussi normand d’origine, ancien élève de Join-Lambert, issu du conservatoire de Rouen et de l’académie théâtrale du C.D.N. de Limoges, après s’être initié au café-théâtre, a joué Racine, Shakespeare, Corneille, Molière, Marivaux, Garcia-Lorca etc. ; il a également été assistant de mise en scène, a tourné des courts-métrages au cinéma. Vous l’avez déjà vu à la télévision dans « l’Affaire Vuillemin », c’était lui le journaliste de Libération (FR3) et sur France 2, c’était lui l’avocat de la défense dans « Les Jurés ». Ceux qui ont vu L’Illusion Comique il y a trois ans au Théâtre des Deux Rives reconnaîtront le magicien qu’il incarnait dans la pièce de Corneille. 

   

   

Lorsqu’il naît le 20 août 1625 rue de la Pie à Rouen au foyer de Pierre et Marthe Corneille, personne ne peut imaginer que le petit Thomas, sixième et dernier enfant de la famille, marcherait dans les pas de son aîné, partageant dans beaucoup de circonstances de sa vie les aléas d’un même destin. Sa famille appartient à la bourgeoisie de robe, il a pour parrainun conseiller à la cour ; le milieu dans lequel il naît est en pleine ascension sociale et Pierre Corneille père, ancien maître des Eaux et Forêts de la vicomté de Rouen, recevra, en 1637, pour lui et sa descendance, des lettres de noblesse. 

  

Pour Thomas, la voie est donc toute tracée. L’enfant est doué. Il fréquente le collège de Bourbon créé à la fin du XVIe siècle ety reçoit l’enseignementdes Jésuites basé sur des méthodes innovantes ; les élèves sont en effet invités à « fabriquer » des vers en latin et à écrire de courtes tragédies qu’ils jouent eux-mêmes. De la même façon, ils mettent en scène leurs propres œuvres. Après avoir été un brillant élève, c’est en 1643 que Thomas quitte le collège de Bourbon ayant en poche de nombreux atouts, et c’est son frère Pierre qui installera Thomas dans sa charge d’avocat.  

  

L’on ignore à quelle époque exactement Thomas abandonna sa charge de magistrat, mais dans le sillage de son aîné, il se consacrera rapidement à la rédaction de comédies pour la plupart empruntées à des auteurs espagnols. C’était la mode de l’époque. C’est pourtant en s’essayant à la tragédie que Thomas Corneille trouve enfin le succès avec Timocrate en 1657, vingt années après le succès du Cid par son frère. La pièce sera jouée au théâtre du Marais plus de 80 fois, le roi et sa cour y assisteront et l’Abbé de Pure écrira : « Cette pièce a eu tant d’éclat qu’elle en a même donné au Théâtre et aux acteurs ; la majesté du vers, le caractère des personnages, l’art de l’ouvrier... bref tout y a si bien réussi que même les plus jaloux et les plus intéressés ont été contraints d’avouer que c’était la plus belle chose du monde. » 

   

Timocrate repose sur un principe de double identité. Lentement, Corneille distille les indices mais ne dévoile rien clairement avant l’acte IV. 

L’action se passe en Grèce, dans le royaume d’Argos, dirigé par la Reine. Le royaume est en guerre contre la Crète dont les troupes sont menées par Timocrate. Dans la scène 2 de l’acte I, Nicandre, vaillant guerrier au service du royaume, retrouve Cléomène, héros de la guerre, qui après avoir repoussé l’ennemi, a mystérieusement disparu. Nicandre décrit ce qu’il s’est passé pendant l’absence de Cléomène. Celui-ci feint l’étonnement, car il n’est autre que Timocrate, l’ennemi juré du royaume. Adroitement infiltré, Cléomène réussit, par des ruses diverses,à être un héros des deux côtés… (Lecture : acte I, scène 2). 

Cet ambassadeur de Crète, que redoute tant Nicandre, annonce à la Reine que Timocrate veut bien cesser les hostilités à la condition d’épouser la princesse, fille de la Reine. Cette proposition soulève un tollé chez les soupirants de la princesse, Nicandre le premier, tous également défenseurs du royaume, et ils apportent maints arguments, politiques bien sûr…, pour convaincre la Reine de refuser ce mariage. Seul Cléomène paraît l’accepter… Nicandre s’en offusque et vient demander des explications une fois les autres sortis ; mais nous, nous savons pourquoi Cléomène approuve Timocrate : ils ne font qu’un !!! (Lecture : acte I, scène 4). 

L’offre de mariage ayant été refusée, la guerre s’intensifie. Cléomène mène deux fronts à la fois ; il arrive à faire croire qu’il a capturé Timocrate (c’est à dire lui–même) ! Mais Nicandre découvre qu’il s’agit d’un faux prisonnier, et s’empresse de le dire à la princesse, amoureuse de Cléomène…  

En tant que rival et patriote, Nicandre tente de faire passer Clèomène aux aveux sur ce subterfuge, et ne se doute pas qu’il y a plus gros secret encore… Le dialogue est vif, acéré, tout en hypocrisie, la tension monte (Lecture : acte III, scène 3). Nicandre confronte alors le faux prisonnier à Cléomène, devant la Reine. Cléomène révèle enfin sa véritable identité (Lecture : acte IV, scène 7). 

Finalement, pour sauver le héros Cléomène, Nicandre ralliera la cause du Roi Timocrate en aidant ses troupes à prendre la ville ; ainsi Timocrate / Cléomène devient maître, peut épouser la princesse et rétablir la paix entre les deux royaumes… Tout est bien qui finit bien : 

   

Et bénissons le ciel qui fait voir en ce jour 

Que la plus forte haine obéit à l’amour.  

   

   

Thomas écrira désormais des tragédies. Côté vie privée, entre-temps, en 1650, il a épousé Marguerite de Lampérière, belle-sœur de son frère Pierre, avec laquelle il eut sept enfants.  

   

Avant de quitter Rouen et de rejoindre Paris, davantage propice à sa carrière d’écrivain, Thomas rencontre Molière, venu en Normandie pour rencontrer son frère. Plus tard, Thomas s’associera avec Molière et adaptera l’une de ses comédies, Psyché, dont il fera un ballet sur de la musique de Lully.  

 

Mais les choses n’en resteront pas là. En 1673, alors que Molière vient de mourir, sa veuve demande à Thomas de prendre la tête de la troupe et de faire jouer plusieurs pièces de son mari. En effet, la variété des genres auxquels s’adonne Thomas est tout à fait remarquable, il s’essaye aux multiples moyens d’expression que permet la création artistique. Il est ainsi l’auteur de plusieurs livrets d’opéra dont Bellérophon (1679) et Médée (1693), qui font de lui l’un des librettistes les plus prisés du grand siècle. N’ayant jamais abandonné la comédie, il transcrit en vers une œuvre de Molière Le Festin de pierre, davantage connu sous le nom de Dom Juan. Là encore, l’on perçoit l’aisance et la vivacité d’un talent alliés à un sens certain du comique… 

  

Esprit curieux et novateur, Thomas codirigera dés 1672 le journal Le Mercure Galant, il deviendra également un témoin privilégié de son temps, en s’engageant dans les querelles qui déchirent alors le siècle, celles des Anciens et des Modernes. Il prendra le parti des Modernes. Tandis que les Anciens fondent leur conception de la création littéraire sur la référence absolue aux auteurs de l’Antiquité,les Modernes, au contraire, pensent qu’il faut innover .Tel était l’état d’esprit de Thomas, ouvert aux formes artistiques nouvelles de son époque. Ce qui ne l’empêchera pas de s’appuyer sur les récits antiques pour de nouvelles œuvres et c’est en 1672 avec le succès d’Ariane que rebondira l’intérêt du public autour d’un Thomas Corneille relégué dans l’ombre de son frère Pierre. Ce succès se prolongera jusqu’au XVIIIe siècle où la pièce sera jouée sans relâche. Haendel en a tiré un opéra. 

   

Ariane est représentée au théâtre de Bourgogne en même temps que Bajazet de Racine, le rival des Corneille. Qui plus est, c’est la Champmeslé, grande tragédienne, qui joua la pièce. Ariane sera considérée par la postérité comme le chef d’œuvre de Thomas, on trouve ici l’histoire d’une rupture amoureuse en cinq actes, alexandrins magnifiques et enlevés, loin de la « fadeur » dont parle madame de Sévigné, qui devait se trouver très mal ce jour là.... 

Ariane, la fille du Roi Minos, aide Thésée à sortir du labyrinthe du Minotaure grâce au fil qu’elle lui donne et qu’il déroule derrière lui. Ayant trahi les siens et sauvé la vie de Thésée, elle demande à celui-ci de l’emmener loin de son pays. Elle convainc également sa sœur, Phèdre, de la suivre dans sa fuite. 

Dans la pièce, la voici attendant le jour de ses noces avec Thésée, recueillie à Naxos chez le Roi Oenarus, qui se trouve être amoureux d’elle. Ariane sait que Thésée retarde le mariage à cause d’une autre, elle tente le tout pour le tout… (Lecture : acte III, scène 4). 

Ariane apprend ensuite que sa rivale n’est autre que sa sœur Phèdre, qu’elle avait tenu à emmener avec elle ; les deux amants sont en fuite, Ariane se sent bafouée, trahie, jalouse, désespérée, elle se confie à Nérine, voici les plaintes d’Ariane… (Lecture : acte V, scène 5). 

  

Thomas écrira d’autres tragédies. La dernière d’entre elles est également un succès, Le Comte d’Essex, paru en 1678. A l’occasion d’une représentation, Pierre avouera qu’il aurait aimé en être l’auteur. Thomas s’était certainement résigné à n’être que le second. Lui-même appelait son frère « le Grand Corneille ». Leur proximité ne se démentira jamais. Sans doute Thomas éprouva-t-il un immense chagrin en 1684 à la mort de cet aîné auquel il estimait tant devoir. 

  

Il aura la satisfaction, l’année suivante, d’être élu à l’Académie française où il sera reçu au fauteuil de son frère, le numéro quatorze, sur un discours élogieux de Racine à propos des Corneille ; il y siégera durant vingt-cinq années, jusqu’à sa mort. Il publiera en 1694 une nouvelle édition annotée de l’ouvrage de Vaugelas sur la langue française et s’attela à la rédaction du fameux Dictionnaire de l’Académie, puis à celle du Dictionnaire universel et géographique en trois volumes qui parut en 1708. Il avait d’autant plus de mérite à s’être lancé dans ces diverses entreprises qu’il était âgé et pratiquement aveugle. Il ne put ainsi relire lui-même les épreuves de son dernier ouvrage. 

  

C’est au début du mois de décembre 1709, aux Andelys, à 84 ans, que s’éteignit Thomas, le dernier des frères Corneille. Il est vrai que Thomas souffrira dans sa carrière et sa notoriété posthume de l’éternelle comparaison avec son aîné. Elle le desservira autant qu’elle lui sera bénéfique. Le « cadet de Normandie », comme le surnommait Boileau, tentera de marquer la différence en prenant le nom de Corneille de l’Isle, mais en vain… l’ombre du grand frère recouvre tout le XVIIe siècle, mais la trace de Thomas dans le sillage de son aîné n’en reste pas moins lumineuse.  

   

Le troisième centenaire de sa mort était l’occasion pour nous d’aller à la rencontre de cet écrivain de renom que l’Histoire a injustement relégué dans les greniers de l’oubli. Il avait été pourtant l’auteur de quarante-deux œuvres dramatiques. Nous espérons que l’exploration de quelques-unes d’entre elles vous aura permis de mieux connaître celui qui eut « le malheur d’être né dernier ». 

Philippe PRIOL 

 


Date de création : 09/09/2003 @ 14:29
Dernière modification : 25/10/2009 @ 18:10
Catégorie : Ici et ailleurs
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