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Non, Corneille n'a pas écrit les oeuvres de Molière ! Nos adhérents réagissent - FRançois Regnault, Université Paris-Sorbonne et Compagnie Pandora

 

 

Et si c’était X qui avait écrit les œuvres de Y,

une équation constante à deux variables.

 

                                                                            « Des Prophètes menteurs la troupe confondue… »

Racine

 

Quelques remarques ironiques au sujet des Cornéliens énergumènes !

 

Il fut un temps où c’était Louis XIV qui avait écrit plusieurs œuvres de Molière, ou presque toutes. Il me souvient d’un article de Georges Lenôtre, dans ‘Historia’, qui le prétendait, mais qui raconta ensuite, je crois, qu’il s’était amusé et n’avait pas pris cette thèse au sérieux. [1] Dommage, car une lectrice zélée lui faisait remarquer que Molière était sans doute l’anagramme de « ME LE ROI » ! Peut-être le ou les Energumènes (je prends ce mot à la lettre, sans dessein de leur en faire injure) de la thèse de Corneille auteur des œuvres de Molière avoueront-t-ils quelque jour leur « canular » ou leur forfait, décevant d’un coup leurs thuriféraires ignorants. Mais c’est trop espérer !

On se souvient peut-être qu’Abel Lefranc, professeur au Collège de France et membre de l’Institut, attribua en 1919 les pièces de Shakespeare à William Stanley, VIème Comte de Derby. [2] En concurrence avec la thèse citant plutôt Edouard de Vere, XVIIème Comte d’Oxford. L’affaire n’était pas nouvelle puisqu’on avait attribué dès le XIXe siècle lesdites œuvres au Chancelier Francis Bacon. On rencontrait parfois aussi « l’argument du chaudron » cité par Freud : « Un homme prête à son voisin un chaudron et le voisin le lui rend troué. Argumentaire du voisin qui tente de se défendre : ce chaudron n'est pas troué ; il est troué, mais ce n'est pas moi qui l'ai troué ; et d’ailleurs, tu ne m'as jamais prêté de chaudron. » On pouvait tenir de même l’argument : Shakespeare n’a pas existé ; si, il a existé, mais n’a rien écrit ; certes, il a écrit, mais pas ce qu’on lui attribue, etc. On connaît la blague de George Bernard Shaw : ce n’est pas Shakespeare qui a écrit les œuvres qu’on lui attribue, mais un autre auteur qui s’appelait aussi Shakespeare.

Au hasard de ses recherches, Abel Lefranc, qui n’était pas un énergumène, recueillit des informations intéressantes relatives au contenu des pièces des Shakespeare, sauf qu’elles ne démontraient guère la thèse principale qu’il avançait, et qu’il soutenait par des arguments empreints de vraisemblance, mais spécieux : comment est-il possible qu’un acteur n’ayant fréquenté que l’école de Stratford-sur-Avon ait pu savoir autant de choses, témoigner d’une telle expérience de la vie, en bref, avoir du génie ? Des lectures ? Cela ne suffit pas ! Seul un grand aristocrate cultivé, ayant beaucoup vécu, voyagé, habité de projets politiques, avait pu écrire de telles pièces, etc. On souhaite, pour être aimable, que les Energumènes en cause aient pu découvrir au service de leur thèse extravagante des renseignements annexes exacts, dans la mesure où l’ardeur du faux peut parfois mieux rencontrer, aux confins d’une thèse erronée, des faits véridiques, que ne le fait la paresse du vrai.

Mais surtout, l’Université ne représentant strictement plus rien pour le journaliste français ordinaire, qui en général est d’une ignorance crasse, il n’est pas surprenant d’en voir quelques-uns venir au secours de cette lubie, avec l’arrogance de moucher ceux qui sont supposés savoir. (Une telle ignorance affichée par ce même journaliste à l’endroit par exemple du football ne lui permettrait pas de garder son poste une demie heure de plus !) Reste que, comme le répondait un jour dans un débat télévisé un spécialiste politique à Matthieu Kassovitz qui défendait la thèse selon laquelle l’Attentat du 11 septembre avait été perpétré par les services américains eux-mêmes : « Je ne me sens pas l’obligation de prendre votre thèse en considération. Vous ne m’y forcerez donc pas. » Car le désir des illuminés est évidemment d’amener les autres sur leur terrain, et de leur faire perdre à leur tour le temps qu’ils ont tant dépensé eux-mêmes au service de leur marotte.

Ni les amateurs, les spécialistes, les habitués de Corneille, ni ceux qui le mettent en scène, ni les acteurs qui en jouent, ni moi-même, n’avons donc envie de nous mettre à examiner tant d’élucubrations que leurs auteurs seraient trop contents de nous voir ainsi prendre au sérieux. Libre à quelques spécialistes authentiques ici et là de soulever les objections préjudicielles qui s’opposent à cette nouvelle forme de révisionnisme, comme l’a fait excellemment Georges Forestier dans plusieurs articles, de façon claire, distincte et calme.

Mais peu en chaut au journaliste étourdi qui s’empressera de nous dire : « Vous voyez bien, vous n’osez pas affronter une vérité qui vous dérange ! » J’aurais alors envie de lui poser alors une question un tant soit peu nietzschéenne : « Quel intérêt pensez-vous qu’ont les Energumènes de défendre mordicus leur thèse ? Qu’y gagnent-t-ils, car, appliquons l’adage Is fecit cui prodest : que veulent-ils que nous y perdions ? Je ne vois que la jouissance qu’ils retirent à damer le pion à la caste, par eux honnie, des vrais savants ? Bien sûr, ils diront que seule la vérité les motive. Eh bien ! non. A la source d’une recherche aussi arbitraire, il y a un désir qui doit dire son nom, mais lequel ? Accroître le génie de Corneille qui n’en a pas besoin ? Ruiner celui de Molière qui en vu d’autres ? Ou pire encore : montrer que toutes ces œuvres se valent, et qu’elles n’ont sans doute pas, en définitive, l’intérêt qu’on leur prête ! Ainsi conclura d’ailleurs dans son for intérieur le journaliste pour qui tous les classiques français se valent : pensez-donc ! Ils obéissent à la règle des trois unités et ils écrivent la plupart du temps en alexandrins, c’est tout dire ! Et d’ailleurs, passées à la moulinette des statistiques énergumènes, les œuvres littéraires ne perdent-elles pas tout intérêt, toute beauté, tout sens ? [3]

Je préfère tant qu’à faire la belle fiction de Borges : lire Don Quichotte comme si ce n’était plus l’œuvre de Cervantès, mais celle de Pierre Ménard, un inconnu contemporain. « Attribuer l’Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, conclut-il, n’est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils de cet ouvrage. » [4] Rien n’interdit donc de lire Molière comme si c’était du Corneille et réciproquement. Mais je crains qu’une telle expérimentation ne fasse éclater justement leur différence et ne ruine sans recours la thèse énergumène ! Comme le dit Peter Brook à propos de l’« inexistence » de Shakespeare : « Bacon, Marlowe, Oxford, etc. L’absurdité de tout cela ne nous sert à rien. On change le nom, c’est tout. Le mystère reste entier. » [5]

 

D’aucuns diront que de telles thèses ne sont possibles que parce que l’Université n’est plus respectée par personne. Je l’admets volontiers, et les Energumènes ne sont pas les seuls à contribuer à sa dégénérescence. Je dirais volontiers que nombre de professeurs bien souvent ignorants, d’étudiants volontiers indifférents, tous aidés par des pouvoirs publics destructeurs et secondés par des medias obscurantistes, y contribuent bien davantage. Le hasard veut seulement qu’aujourd’hui, en France, nos Energumènes tombent mal, parce que l’érudition cornélienne est particulièrement brillante, savante et bien connue de tous ceux que la question intéresse. Elle donne lieu à de nombreuses publications éclairées et originales, mille fois plus intéressantes que leurs paradoxes destinés aux gobe-mouches. Il en va de même pour Molière, tout comme d’ailleurs pour l’érudition shakespearienne dans les pays anglo-saxons. Il y a même aussi une érudition anglo-saxonne sur les classiques français, et qui n’est pas la dernière venue, comme de nombreux colloques en témoignent (à commencer par Rouen !)

 

Peut-être une solution pour neutraliser les Energumènes en général serait-elle d’inventer une dizaine de pistes tout aussi fantaisistes et provocantes, et par exemple la thèse que c’est Molière qui a, lui,  écrit les pièces de qui on voudra, Cyrano de Bergerac, Scarron, Racine, et, pendant qu’on y est, celles de Shakespeare, lequel avait à l’avance écrit les pièces de Corneille, lequel a écrit les pièces de Molière, lequel n’a peut-être pas existé, etc. L’objection des dates n’en est plus une, car si elle n’arrête pas les faussaires à quelques années près sur le rapport entre Corneille et Molière, on peut l’étendre aussi bien à quelque cinquante ans, ou moins encore. Une rencontre par exemple : Shakespeare en 1615, un an avant sa mort, débarque à Rouen, fait la connaissance de Corneille âgé de 9 ans, le sent doué pour le théâtre, et lui remet des pièces ou des scénarios de pièces que l’autre traduira et s’attribuera. Ainsi se noue un lien entre ces deux génies que Chateaubriand appellera ensuite « Ces deux grands Normands » !

On finit par retrouver quelque chose comme l’affaire Vrain-Lucas qui avait séduit un certain Michel Chasles, professeur à l’Ecole Polytechnique, en lui faisant prendre pour argent comptant d’abord une correspondance inédite de Pascal (avec le savant anglais Robert Boyle), où celui-ci avançait vingt ans avant Newton les lois de la gravitation, suivie d’un échange de lettres de plus en plus étonnantes entre saint Pierre et sainte Marie-Madeleine, entre Cléopâtre et Jules César, de même qu’une lettre de Lazare ressuscité à saint Pierre, plus une lettre d’Alexandre le Grand à Aristote (en vieux français, mais retranscrite par Alcuin !), étaient tout de même hautement invraisemblables. Jusqu’au jour où on s’avisa, car les malles de Vrain-Lucas étaient pleines de trouvailles, que le faussaire fabriquait lui-même ces documents, et jusqu’à 27000 pièces.

Tenez pour assuré que les thèses des Cornéliens énergumènes sont du même acabit. Ils n’osent pas produire de faux, ou plutôt, ils n’en ont pas besoin, leur imposture, ou plutôt leurs délires, y pourvoient.

 

François Regnault

 

___________________________________

[1] Auteur notamment de L’énigme de Molière, 1968. On sait que c’est Pierre Louÿs, qui n’en était pas à une mystification près, qui a commencé à propager la thèse de Corneille auteur des pièces de Molière. Il est aujourd’hui pris au sérieux par ses « héritiers » ! Il leur revient donc de démontrer aussi que les Chansons de Bilitis, qu’il avait écrites lui-même et fait passer pour un original grec, étaient bel et bien authentiques. Avec un peu de chance, on pourrait bien, grâce à quelque nouveau Vrain-Lucas (voir plus loin) en retrouver le papyrus égyptien !

[2] Abel Lefranc, Sous le Masque de Shakespeare, William Stanley, VIème comte de Derby, Payot, 1919.  A la découverte de Shakespeare, Editions Albin Michel, 1945.

[3] Il en va de même avec les prétendus protocoles expérimentaux ou tests élaborés pour repérer par exemple les dispositions innées des sujets au crime, au mensonge, à l’homosexualité, à la pédophilie, etc. On songe à la physiognomonie de Lavater et à la phrénologie de Gall. On trouve toujours à l’arrivée ce qu’on cherchait au départ. Le racisme présuppose lui aussi ce genre de protocoles. Lire là-dessus Stephen Jay-Gould, The Mismeasure of Man, 1981, La mal mesure de l’homme, 1997 (Ed. Odile Jacob). A la fin, les textes littéraires finissent donc par fonctionner eux aussi comme des empreintes digitales, ou comme des patrimoines génétiques. A quoi j’opposerai l’exemple singulier d’André Breton flairant aussitôt un faux dans un poème prétendument retrouvé de Rimbaud, et qui était bien un faux !

Qu’on me permette de relever tout de même l’un des modes de raisonnements imparables des tenants de la thèse de Corneille auteur des pièces de Molière : l’une des caractéristiques de ces fanatiques consiste en effet en un profond mépris de la personne, du personnage, de la figure de  Molière, presque plus abaissé par eux qu’il ne le fut de son vivant, même par l’Elomire hypocondre de Le Boulanger de Chalussay. L’une des thèses est que Molière n’aura jamais été que le Bouffon du Roi, fonction définie par exemple par Denis Boissier sur son site intitulé « L’Affaire Corneille-Molière, Site officiel » (notez le performatif « officiel ») au moyen des « 26 caractéristiques du Bouffon du Roi. », Or il avance sous le nom de caractéristique n° 21 celle-ci : « Il n’entre pas dans les attributions du Bouffon du Roi d’écrire lui-même. En revanche, sont publiées sous son nom quantités d’ouvrages de factures diverses. » On saisit le syllogisme, valide au regard de la Logique de Port-Royal, mais dont les prémisses sont dignes de Diafoirus :

            Le Bouffon du Roi n’écrit pas lui-même. (Sait-il même écrire ?)

Or, Molière est un, est le Bouffon du Roi.

Donc, Molière n’écrit pas lui-même les œuvres qu’on lui attribue.

Et le tour est joué ! (Je passe sur le fait que parmi les 25 autres caractères, bien peu d’entre eux s’appliquent à leur Molière !) Bien plus, on tourne en rond : Molière n’est qu’un bouffon, or un bouffon n’écrit pas, donc Molière n’écrit pas. Mais si Molière n’écrit pas, c’est parce qu’il n’est qu’un bouffon. Or il n’écrit pas, donc c’est bien un bouffon. CQFD. En bref, « un océan de fausse science », comme eût dit Berkeley !

[4] Jorge Luis Borges : « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », dans Fictions. (Œuvres complètes, Ed. de la Pléiade, tome I, p.467 et seq.)

[5] Peter Brook, Avec Shakespeare, Actes sud – papiers, 1998, p.24.

 

P.S. Ayant eu à faire récemment aux intégristes chrétiens venus perturber des représentations supposées blasphématoires au Théâtre de la Ville à Paris, je ne tiens guère à m’attirer les foudres de ces autres intégristes que sont les Cornéliens énergumènes. Libre à eux de publier ce qu’ils veulent dans leurs officines et de susciter les âmes pieuses qui les soutiennent à longueur de mails. Comme avec les intégristes en question, un débat avec eux sera toujours vain. Car ce n’est pas notre pauvre Université qui fonctionne comme une clique de thuriféraires fanatiques, contrairement à ce qu’ils proclament partout, ce sont eux ! Comme l’a bel et bien écrit Molière, en pensant déjà à eux : «Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis ! » 

 


Date de création : 29/12/2011 @ 22:30
Dernière modification : 29/12/2011 @ 22:30
Catégorie : Non, Corneille n'a pas écrit les oeuvres de Molière ! Nos adhérents réagissent
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